Ma mère n’existe plus.

J’ai longtemps hésité à raconter mon histoire. Une partie importante de mon histoire, on va dire. D’ailleurs je ne suis même pas sure de la laisser en ligne longtemps.

J’étais allongée sous une tente ce matin, une masseuse rien que pour moi durant une heure et quart. Mon cadeau d’anniversaire. J’ai des amis formidables, il faut dire, qui savent mon amour du papouillage.
Je n’en ai profité qu’à moitié, tellement l’envie d’éclater en sanglots était forte, la tête prise en étaux dans mon matelas.
Étrange hein ? Pas tant que cela, croyez moi. Pas des sanglots de malheur, ni des sanglots de soulagement ou d’apitoiement mais des sanglots de colère, de ras le bol.
Ma mère est hospitalisée depuis hier soir. Elle s’est cassée quatre côtes, en tombant de tout son poids, telle la viande saoule qu’elle est. A deux grammes d’alcool par litre de sang, ce n’est pas avoir bu un verre, c’est être très saoule. C’est un constat. Constat qu’elle refuse bien évidemment. Elle ne boit pas, c’est le chat qui l’a faite tomber.
Ma mère n’existe plus depuis longtemps, elle est cachée dans le corps d’une alcoolique manico-depressive.

J’ai eu une enfance plutôt heureuse, petite fille aimée et chérie par ses deux parents. Disons jusqu’à mes huit ans. L’été de mes huit ans pour être précise. C’est mon premier souvenir de ma mère à moitié morte en transportée aux urgences par les pompiers en plein milieu de la nuit. Je me souviens juste de mon père complètement affolé et de Mme Franco, la vieille niçoise chez qui on allait en vacances chaque été, calme et souriante, comme toujours, qui nous avait, ma soeur de 3 ans et moi, confortablement installées dans des grands canapés pour finir notre nuit. Ils avaient des problèmes de couples, comme tous les couples. Ma mère, elle, a choisi le chantage affectif au suicide, pas comme tout le monde (et cela va devenir récurent). Je n’ai pas souvenir d’un long divorce, un an, peut être. Ce qui était relativement rare et court pour l’époque, il me semble (début des années 90); fait original aussi, mon père et ma mère ont eu un divorce à l’amiable avec garde partagée : ce fut donc une semaine chez l’un et une semaine chez l’autre.

Ma mère a toujours bu. Pas de bourgogne, ou de chardonnay, comme le voudrait le cliché, mais du whisky, comme les bonhommes. Un verre, parfois deux. Tous les jours quand elle rentrait du travail.
Ado, j’étais déjà responsable de plein de choses, comme elle travaillait dans le milieu médical, elle avait des horaires décalées. Je devais faire à manger, mettre le couvert, faire le ménage. Une vraie petite femme d’intérieur dés mes 12 ans. J’étais aussi bonne élève, la marrante, celle que tout le monde aime bien parce non seulement grande et mature mais aussi brillante à l’école, sans être une Pimbêche. Toujours seconde de la classe avec une moyenne de 15/16 jusqu’au lycée (après j’ai un peu baissé). Et ma mère buvait son verre tous les soirs et parfois plus. Puis elle s’est trouvé un mec. Un gros enfoiré, un connard de première. Comme dans les feuilletons de la 6, les méchants ont souvent les yeux clairs et sont plus cupides que la cupidité elle même. Voilà. C’était lui. Et s’il me lit qu’il sache que je lui souhaite de crever la gueule ouverte, seul et dégarni du cheveu.
Je passerai les détails de mon enfer durant 6 ans, je pourrai en écrire un livre (peut être que je devrais, pour témoigner, un livre pour ados pour être).
La seule chose que j’en retiens c’est mon silence : je devais me taire. Pourquoi ? Parce que personne ne voulait entendre ma souffrance, personne ne voulait savoir ce qui se passait. Je faisais ma crise d’adolescence, ma rébellion, me répétait-on. Alors ce que j’avais à dire, on s’en moquait. Je n’en veux pas à mes proches qui m’ont imposé ce silence, ils ne savaient pas ce qui se passait ou alors ils ne voulaient pas le voir.
Enfin, pour faire une crise d’adolescence, encore eut-il fallu que j’en eusse une. Il fallait que j’assure, pas pour moi mais pour ma petite soeur et ma mère. Une semaine j’étais chef de famille, l’autre je devais bosser pour rattraper mon retard en cours. Et tout s’est aggravé au départ de ce pourri. Là, ma mère a commencé à boire. Vraiment boire. Ce n’était plus un verre mais quatre, une demi-bouteille de whisky. Durant six mois, j’ai du régulièrement la coucher, la jeter sous la douche parfois pour la faire dessaoulée. J’ai du l’écouter en long en large en travers nous dire que sa vie était foutue, qu’elle n’avait plus qu’à mourir et supporter ses discours avinés. Bien joué maman, ca fait 15 ans que tu te détruis, je pense que ça finira par arriver.
J’avais 18 ans, j’étais une adulte depuis déjà longtemps, j’allais passer mon bac. Mon année de terminale vient de se résumer : surveiller ma mère pour ne pas qu’elle se foute en l’air et que ma petite soeur ne la trouve avant moi.
Je ne remercierai jamais assez le CPE de mon lycée qui un jour, m’a trouvé effondrée, épuisée, devant mon casier. J’étais arrivée en retard et de ce fait, virée de cours. Il a attendu 2 heures que je me calme, patiemment dans son bureau, pour écouter ce que j’avais à dire. Et j’en avais à dire depuis 7 ans. Enfin un adulte m’écoutait. Ce type là, il a sauvé ma vie, il a été le premier à me dire que ma situation n’était pas normale, qu’il fallait que je parle (ce que j’ai mis très longtemps à faire et encore aujourd’hui cela n’est pas évident) et qu’il allait m’aider. Et il a tenu parole. Si j’ai fait des études, c’est grâce à lui. Dans toute la merde que peut apporter la vie, il y a toujours des gens qui sont là pour nous et il faut savoir les entendre et accepter leur aide.
Je ne raconte pas pour qu’on s’apitoie. Je m’en fous. Être la fille d’une alcoolique que tout le monde connait, croyez moi, j’en ai mangé de la fausse compassion et de la fausse pitié.
Quinze jours avant le bac, ma mère nous a foutu, ma soeur et moi, à la porte et elle a disparu durant 5 ans. Dans un langage professionnel, cela s’appelle un voyage pathologique. Ma mère a réussi à se faire croire qu’elle était partie parce qu’elle nous faisait trop de mal. Bah tiens… Encore un mensonge, comme les milliers dont elle s’abreuve depuis toutes ces années.
Quand elle a refait surface (nous étions tous persuadés qu’elle était morte), j’ai refusé de lui adresser la parole et de la voir durant un an. Elle était toujours avec son enfoiré, d’ailleurs tout mon héritage (financier et sentimental) est passé dans ce couple à la con. Que voulez vous, c’est ma mère, il parait qu’on en a qu’une. La culpabilité des gens bien pensants aidant, j’ai expérimenté la résilience. J’ai pardonné. Je suis passée au delà du mal et j’ai repris contact. La vie a suivi son cours.
Sept ans plus tard, le constat est toujours le même : ma mère a disparu, elle est piégée dans le corps d’une addicte. J’ai tout essayé : gueuler, menacer d’enfermement, pleurer, comprendre, aller dans son sens, prendre sa défense, crier, supplier, la confronter à la réalité. Rien y fait. Tous les six mois, c’est le grand n’importe quoi jusqu’à ce que les pompiers y mettent fin. Avant les six mois prochains.
Vous n’imaginez pas tous ses mensonges, entre les portes qui lui fendent la lèvre, les soirs où elle appelle bourrée mais c’est de la faute du valium, les soirs où je ne peux pas la joindre, les matins aussi parfois… Toutes ses fois où j’ai paniqué à 800 kms, en me disant qu’il fallait que j’appelle un de mes oncles pour être sure qu’elle ne soit pas en train de s’étouffer dans son propre vomi ou que sais je encore.
Avant hier soir, elle était tellement beurrée qu’elle s’est vautrée et elle s’est pétée quatre cotes. Juste avant que j’arrive, comme par hasard.
Durant mon massage, à ce moment précis où mes bras pendaient de part et d’autre de mon matelas, j’ai eu envie de pleurer. Parce que j’en peux plus. Parce que c’est ma mère et que je ne pourrais pas être son educ, son soignant. Parce que ça me fout en l’air d’entendre pleurer ma grand mère que j’aime plus que tout au monde, au téléphone. Parce que j’ai envie de baisser les bras. Parce que je l’aime et que sa maladie est une plaie béante sur ma peau qui ne se referme jamais et qui fait toujours douloureusement mal.
Les addicts sont les personnes les plus difficiles à soigner. J’ai perdu un patient en octobre que j’aimais beaucoup : il était gravement alcoolique. On a beaucoup travaillé avec lui, et on a rien pu empêcher. Son alcoolisme l’a tué : (âmes sensibles ne lisez pas ce qu’il suit) il s’est vidé de son sang suite à la rupture d’une varice oesophagienne en vomissant, tellement il était saoul.
Est ce qu’un jour on retrouvera ma mère ainsi ? Vu son poids et le jaune de son oeil, je suis prête à parier que la cirrhose est proche.

Aujourd’hui je raconte. Car je sais que chaque personne a ses histoires, chaque famille a son lot d’emmerdes. Dans la mienne, on peut au moins noter que ce ne sont pas des secrets. C’est une sorte de partage d’expérience, de dépôt de ce que je porte.
Je raconte parce que ce que vous lisez, ma mère le lira. Ce texte est imprimé et est à son chevet à l’hôpital avec le petit cadeau qu’on lui avait rapporté d’Espagne, sur demande de ma moitié. Pour lui faire plaisir.
Je ne retournerai plus la voir tant qu’elle n’aura pas choisi de se soigner, tant qu’elle ne partira pas en cure durant un mois et demi minimum. Ma décision est prise. Elle veut se pourrir, se détruire, c’est plus fort qu’elle. Bien. Parfait.
Je n’ai jamais nié la souffrance de ma mère (contrairement à ma propre souffrance). Elle est malade, heureusement pour elle c’est curable, contrairement à d’autres maladies graves. Elle a le choix, elle, de se soigner. On ne peut pas faire ce choix pour elle. Je ne peux pas faire ce choix pour elle. J’ai toujours du m’en sortir seule, prendre des décisions parfois dures, assumer aussi. Je travaille dur, tous les jours, même en vacances. Je ne dois rien à personne. J’ai le bonheur d’avoir des gens qui m’aiment pour ce que je suis (et je ne suis pas facile, je suis dure). Je ne veux plus subir cela.

Alors je choisis, moi, de ne plus assister à sa déchéance. Si elle décide de se soigner, je serai la première à être là. Je viendrai m’installer chez elle avant la cure pour lui éviter de flancher et je l’accompagnerai moi même en cure pour lui montrer mon soutien. Je viendrai la chercher quand elle aura fini. Je resterai avec elle s’il le faut pour adoucir la transition. Son ami sera là aussi, enfin si elle ne l’use pas avec sa destruction avant. Surement ils se marieront quand elle sera enfin sobre et je serai la première à fêter cela.

En attendant, je ne la défendrai plus, je ne l’appellerai plus et je ne viendrai plus la voir. Ne pas faire de choix c’est faire un choix, celui de ne pas se soigner.
Alors je choisis de ne plus subir cela, tant qu’elle ne prendra pas la décision d’être enfin sobre et de me rendre ma mère.

2 réflexions sur “Ma mère n’existe plus.

  1. Je ne sais pas si écrire tout cela t’a fait du bien (je l’espère sincérement) mais sache que cela fait du bien de le lire.
    Pourquoi cela fait du bien ? J’avoue que je ne sais pas trop. Peut-être ta décision courageuse de couper les ponts, à moins que ce ne soit ce CPE compréhensif…

    Quoiqu’il en soit, je te souhaite bon courage pour les temps à venir, car si je sais qu’il est difficile de prendre une telle décision, il est encore plus dur de s’y tenir.

    Et je souhaite par-dessus tout à tous tes lecteurs d’être un jour ce CPE pour quelqu’un de leur entourage…

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  2. amanda dit :

    depuis le temps ca va faire 3ans que tu as ecrit voila 3ans apres que je tombe dessus
    j’espere que toi tu vas bien
    moi aussi ma mere boit depuis toujours et j’ai vécu dans le couple de mes parents qui buvaient se tapaient se rabibochaient jusqu a mes 22ans
    c’est moi qui ai fini crever arrivé a 45kg
    et mon pere s’est suicidé il y a 2ans et depuis ma mere boit en rentrant du boulot et comme la tienne sous anti depresseur anxiolytique et compagnie et a 1000excuses
    mais a essayé de briser mon mariage
    sauf que moi ya quelques mois j’ai pris le chemin le plus diplomate
    j’ai un enfant j’ai un mari j’ai 30 ans passé bref elle ma mere a 60ans a fait sa vie
    et au vue de tout ce qu’elle m’a pourri j’ai coupé les ponts avec elle mais aussi avec ma sœur qui ne boit pas mais est aussi con qu’elle
    donc maintenant je pense a moi
    on ne fait pas des enfants pour leur pourrir leur vie ni pour qu’ils s’occupent de nous
    sinon je devrai faire pareil avec mon fils alors….?

    bref ou en es tu ? gros bisous et j’ai adoré ton texte

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