Thomas

Ce midi-là, je me retrouve à la table de Thomas, Kévin et Sandra. Thomas, le petit blondinet au caractère bien trempé, se trouve à ma gauche; Kévin, le grand costaud de 10 ans à l’air de doudou, à ma droite; et Sandra, une petite blanche neige au regard aussi noir que ses cheveux, en face de moi.

Je ne suis là que depuis peu de temps. Une ou deux semaine(s) par mois, je suis en formation, le reste du temps à Regain. J’occupe un poste « bâtard » de remplaçante : je change de groupe régulièrement afin de pallier au manque institutionnelle. Ce midi donc, je remplace une monitrice-éducatrice du groupe des moyens (5 enfants de 7 à 11 ans, souffrant de troubles autistiques assez importants) durant le repas. Certains enfants ont des menus spécifiques. Thomas, par exemple, ne mange que des plats mixés. La texture des aliments solides lui est insupportable.

Le cuisinier est un mec sympa, il me sert un petit verre de vin. Ma matinée a été rude car j’ai suppléé deux groupes en parallèle. Une gorgée de ce petit Bergerac rouge m’apparait alors comme un petit réconfort.
Du coin de l’œil, j’observe Thomas tripatouiller sa bouilli. Il remue le contenu de son assiette, en met dans sa cuillère puis fait retomber le tout dans l’assiette et recommence. Deux fois. Trois fois… Il rejette soudain son assiette et pousse un cri strident.
« Qu’as tu Thomas ? La consistance ne te convient pas ? »
Thomas ne parle pas. J’insiste un peu pour qu’il mange, mais il commence à me pincer assez fortement.
« Si tu n’en veux pas, ce n’est pas grave. Mais il va falloir que tu patientes. »
Je lui retire alors son assiette, avant que celle ci ne finisse sur mon tee shirt. Il redouble de cris et de « pincements ».
« Ce n’est pas parce que tu me pinces que je pourrai comprendre ce que tu veux. »

« Essaye de rester calme et la plus insensible possible ».
Voilà ce qui occupe mon esprit. Reste calme et insensible. Cette phrase dont le sens littéral n’échappe pas, tourne en boucle dans mon esprit. Méthode Coué.
Je lui retends son assiette. Il la repousse en hurlant. Il me fait alors comprendre qu’il veut son verre. Le verre d’eau est une « sorte de jeu » pour lui. Tout en tenant le verre à sa bouche, il prend de l’eau et la recrache en un jet puissant. L’eau a alors un mouvement tournant dans le fond du verre. Si ce verre lui est donné avant ou pendant le repas, Thomas refuse de manger comme captivé par ce mouvement d’eau circulaire. La consigne est donc de restreindre son utilisation à chaque fin de repas, une fois que tout le monde a commencé le dessert (car généralement Thomas n’en prend pas sauf quand il y a des petits suisses. Ne me demandez pas pourquoi…).
« Non, Thomas tu n’auras pas ton verre, tu peux attendre que nous ayons fini de manger ».

Il hurle et soudain, me mord.
Je ne cède pas.
Malgré la violente douleur, je ne cède ni à mon envie de lui hurler dessus, ni à cet instinct que tout le monde a… le mordre en retour. Criant toujours, il enlève ses chaussures et les jette à travers la salle. Sandra, visiblement affectée par les cris incessants de son voisin, se met à pleurer.
Tout en essayant de maintenir Thomas à bonne distance afin d’éviter qu’il ne me pince ou me morde, j’essaye de calmer Sandra. Thomas pousse des cris perçants, me transperçant les tympans.

Jamais cela ne va s’arrêter… J’ai vraiment cette horrible impression d’être seule au monde avec un Thomas qui me violente et une Sandra en larmes qui n’entend pas ce que j’essaye de lui dire : « Thomas est contrarié et c’est pour cela qu’il crie. Arrête de pleurer, s’il te plait. Tout va bien ».
Non tout ne va pas bien. Je suis impuissante. Je n’arrive à calmer ni Sandra, ni Thomas…
Voyant ma criante détresse, une de mes collègues intervient pour calmer Sandra.

Je propose le fameux verre, nous en sommes au dessert. Comme il se renverse de l’eau dessus à force de crachouiller, celui-ci se vide. Assez astucieusement, il me fait alors comprendre qu’il en veut encore. Une fois resservi, il avale entièrement le contenu puis le crache aussi sec sur la table. La tension monte. D’un ton excédée, de mes lèvres serrées sort :« Tu exagères« . Sans réfléchir, je lui retire son verre. « Maintenant tu prends ta serviette et tu nettoie tes âneries« .
Il s’exécute, mais les cris ne tardent pas à reprendre.

« Si tu veux de l’eau, demande-le gentillement.«
Il me frappe violemment l’avant bras, crie… et le verre vole à travers la pièce. Il n’y aura donc pas d’autre verre. Les cris deviennent alors des hurlements. Je suis à saturation. Je le lève (soulève) de table et l’emporte hors de cette salle à manger, devenue un enfer hurlant.

« Maintenant cela suffit Thomas, je n’en peux plus. Si tu veux crier, crie mais tu crieras seul dans le couloir. Tu ne reviendras à table qu’une fois calmé ».

Moi aussi j’ai envie de crier. Moi aussi j’en ai marre. Je dois supporter les cris, les violences, les violences institutionnelles, les cours, mes pensées. Moi aussi j’ai envie d’être enfermée seule dans un couloir… au calme. Moi aussi je jetterai bien mes chaussures, mon verres, mes affaires… juste pour ce calme.

En refermant la porte le séparant de moi, je ferme les yeux et je respire.
Je me demande depuis combien de temps, j’ai arrêté. Je laisse passer quelques secondes… Sandra qui avait recommencé à pleurer, se calme rapidement et termine son dessert.

Au bout de 10 minutes, et ne l’entendant plus crier, je retourne le chercher. Mais une fois à table, il repart de plus bel à hurler.
J’ai cette impression pesante que tout le monde me regarde.
Que chacun de mes collègues, lassés de ces cris, attendent de moi de trouver la solution miracle qui va le faire taire.
La salle est petite, tout résonne comme si nous étions mille. En fait nous ne sommes que 15, dont 1 de trop. Et cela fait plus d’une demi heure que cela dure.

« Maintenant ca suffit. TU ES INSUPPORTABLE ».

Je craque. Je suis carrément hors de moi. Mes yeux sont exorbités, ma voix résonne dans le silence absolu qui s’est emparé de la pièce.

Il se stoppe. Comme surpris par la puissance de ma voix et son écho. Je me lève de mon siège. Même mon corps ne semblent plus vouloir de ce contrôle que je m’impose.
Un regard vers Thomas. Il est tout penaud, tellement petit dans le fond de sa chaise. J’en jurerai presque qu’il baisse la tête.

« Ramasse tes chaussures, ton verre et ta serviette (qui elle aussi avait « volé » pendant la « bataille »), et tu files aux toilettes. »
Il s’exécute sans un bruit, et sort de la salle à manger.
Moi, je n’ai plus bougé. Débout devant cette table, alors que la salle se vidait progressivement.

Je me suis retrouvée seule. Avec mes questions.
Avais je compris ce qui venait de se passer ?
Était ce réellement un caprice qui avait déclenché une colère en moi que je ne soupçonnais pas?
C’était un caprice ou une angoisse ?
Pourquoi ce tel vide après une telle colère ?
Avais-je fait des erreurs ?
Comment une telle violence avait pu naitre entre lui et moi ?
Est ce une incompréhension (il ne peut pas exprimer ce qu’il a, je n’ai pas compris ce qu’il veut/a) qui nous avaient fait autant violence à l’un comme à l’autre ?
Pourquoi avais-je si mal ?
Et lui ? Avait-il mal ?

Je suis restée seule.
Dans cette salle à manger vide.

Avec mes questions.

2 réflexions sur “Thomas

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