Mathias

Au cours de cette année là, je travaillais en tant que « remplaçante/apprentie» dans un Institut Médico-Psychologique spécialisé qui accueille, en externat, des enfants et des adolescents présentant des troubles autistiques et psychotiques lourds. Au cours de ma formation, j’ai également effectué un stage de découverte de 3 mois dans une Maison d’Enfants à Caractère Social (M.E.C.S.) : celle ci accueille des jeunes vivant des difficultés sur le plan familial et social. Sa spécificité : l’accueil de fratrie.
Je suis là depuis quelques semaines, je suis déjà dans le bain.

Le soir vers 18h30, c’est le tumulte des douches avec les petits.
Passant (et repassant) dans les couloirs, j’aperçois Mathias à travers la baie vitrée du premier étage.
Mathias est le cadet d’une fratrie de trois, placée suite à des violences maternelles. A 9 ans, c’est la terreur du groupe. Sa souffrance ne fait aucun doute : il oscille entre des attitudes de toute puissance et l’expression de son désarroi, entre son avidité, son besoin de reconnaissance et son agressivité, sa violence.
Ce soir, il est seul, au milieu du grand jardin, couché, en position fœtale, sur son blouson.
J’intercepte un collègue et lui demande, s’il a le temps, d’aller le trouver et d’essayer de le motiver pour aller à la douche.
Ce qu’il fait… Mais rien à faire, Mathias traîne, ne veut pas prendre sa douche, trouve des excuses pour ne pas se laver… Puis finit par s’enfermer dans sa chambre.

Durant ce temps là, j’étais très affairée à tout autre chose. Gérer le moment girly de trois petites minettes qui rivalisent, toutes les trois, de coquetteries (comme toute petite fille de 7/8 ans).
« Poupi, tu penses que le vert m’ira mieux que le jaune ? »
« Poupi, j’aime bien ton vernis, on en mettra samedi ? »
« Poupi, fais attention quand tu me brosses ! Ca pique j’ai des nœuds ! »
Choisir le pyjama, la coiffure et les accessoires devient alors tout un art surtout quand il s’agit d’éviter tout conflit d’ordre « jalousistique » et de presser un peu le mouvement… sinon à minuit nous y sommes encore.

Le soir, l’organisation des deux groupes d’enfants est bien distincte, les « petits » mangent à 19h pour être au lit à 20h30 alors que les « ados » mangent vers 20h pour être au lit vers 21h30.
Vers 19h, donc, tout le monde se retrouve à table pour le dîner : les deux éducateurs, présents ce jour-là avec moi et les enfants du groupe.
Tous sauf Mathias.
Karine, ma collègue, se rend à sa chambre afin de voir si tout va bien et s’il est prêt pour manger. Elle revient dix minutes plus tard et m’explique que Mathias est énervé (il s’est acharné sur sa porte, puis sur une chaise qu’il a balancé dans le couloir) et qu’il exige qu’on le laisse seul, nous, les « casse couilles d’éducs ».
Le repas se passe avec son lot de « va te faire encu*é » (dans la bouche d’enfants de moins de 8 ans c’est toujours un peu étrange), de « j’en veux pas », de « c’est dégueu » et de « pose ce couteau, tu vas te faire mal ». La routine.
Au dessert, je décide d’aller voir à mon tour Mathias. Peut être qu’avec le temps et une autre personne, il va finir par se « débloquer ». Je prends mon yaourt et me rend à sa chambre.
Arrivée dans le couloir, je m’assure de faire des pas d’éléphant bien bruyant pour faire entendre ma présence. J’enjambe la chaise (qui a visiblement souffert dans sa chute).

Je frappe à sa porte.
– « Qui est là ? »
– « C’est moi ! »
– « Qui moi ? »
– « Eh bien c’est moi, Poupi, qui veux-tu que cela soit d’autre ? »
Silence.

Je m’assois au pied de sa porte. Celle-ci reste close.
Il entre-ouvre.
Il y a des posters de motos affichés le long du mur. J’entame alors un monologue.
-« Tiens, tu as mis des posters de motos ! Moi, j’adore la rouge, elle est terrible… C’est une Yamaha non ? Elle est chromée, en plus ! Ce sont des 750 cm3? La grosse c’est une Monstro! Je la reconnais, mon cousin en a une. Ils sont vraiment pas mal tes posters. Je ne savais pas que tu aimais ça…»
– « Moi je préfère la bleue » lâche t’il.
– « Ah bon !?! Oui mais la rouge est chromée et … »

Il me coupe la parole
– « Tu peux entrer. »

J’ouvre la porte et tout en continuant à manger mon yaourt, je me déplace contre celle-ci. Instinctivement je préfère rester adossée à cette porte. Je ne suis ni dans sa chambre ni dans le couloir.
Il était sur son lit, en train de s’acharner sur son poste radio, offert par sa mère, quelques semaines plus tôt pour son anniversaire.

– « Il est encore cassé ton poste ? Si tu veux, je peux y jeter un coup d’œil. »
Ce n’était pas la première fois que son poste était mal en point. Je l’avais déjà réparé après l’une de ses « crises » d’agressivité et de violence, 3 jours plus tôt.
Il me fait alors comprendre que je peux m’approcher pour regarder. L’antenne est cassée, le lecteur de CD ne fonctionne plus, la radio ne marche plus…

– « De toute manière, il est complètement foutu ! », finit-il par me dire, d’un ton désespéré.
Tout en auscultant le poste, je murmure : « Tu ne sembles pas aller bien. Ça va ? »
Silence.
– « En plus, tu n’es même pas venu manger. Quand on n’a pas faim comme ça, c’est que ça ne va pas trop ».
Silence.
– « Tu sais, on se fait tous du soucis pour toi. Moi la première, je m’inquiète, même si, souvent, on est fâché l’un avec l’autre. Mais tu sais, je le vois quand ça ne va pas. Ce n’est pas facile de venir te dire que l’on s’inquiète. Parce que tu peux être agressif et on ne sait pas toujours comment te parler. Mais tu vois, on est tous venu te voir, ce soir. Ce n’est pas pour te persécuter, c’est juste pour te montrer que l’on se soucie de toi, que l’on voudrait que tu ailles bien. »
Pendant que je lui parle, silencieux, il regarde ses pieds, joue avec sa chaise. Je crois qu’il écoute attentivement chacun de mes mots.

Au bout d’une ou deux minutes de silence, il finit par me dire qu’il a un peu faim et qu’il veut bien descendre pour aller manger.
Le groupe venait juste de terminer, les tables étaient débarrassées et les autres n’allaient pas tarder à venir mettre leurs couverts. Je me plonge dans les méandres de la cuisine afin de lui trouver quelques restes. Il mange de bon appétit.
« A la douche » me dit il. Il m’attrape par la main et m’amène au dortoir. Je l’entends même chanter sous la douche.
C’est comme si nous n’étions plus que tous les deux dans l’institution. Les autres n’existent pas. Nous vaquons à nos occupations en dehors de toute interaction avec les autres. Comme si chacun respectait ce moment d’échange extra-ordinaire pour Mathias. Comme si nous étions seuls… Lui et moi.

Une BD et au lit. Avant d’éteindre la lumière et après lui avoir souhaité mon bonne nuit, je l’entends me dire : « tu viens m’embrasser ? »

Ce soir-là, j’ai touché des lèvres le petit garçon enfermé dans sa violence protectrice.

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