Jo

Jo est un jeune homme de 16 ans.
La première chose que l’on voit quand on le rencontre c’est… enfin plutôt ce que l’on ne voit pas, c’est où il débute et où il s’arrête. Jo est immense (il doit largement faire 1m95).
Jo est un jeune autiste très déficitaire et hyperactif.
Après 2 ans d’absence en raison du déménagement de sa maman, il n’est revenu à l’IMP que depuis quelques semaines. Tous ces changements l’ont beaucoup perturbé. Il est agité, dort peu, se pose difficilement et il a perdu certains de ses acquis (propreté, autonomie au niveau du repas, beaucoup de cris).
Jo est en permanence en mouvement. Assis, il frotte sa chaise d’avant en arrière. Debout il tourne, piétine, sautille… Il n’a également aucune conscience du sol et de ses dénivellations (escaliers, trous).
Il est donc impressionnant de voir un jeune homme immense de 16 ans, tourner, virer, piétiner, bouger en permanence. La moindre marche devient un obstacle tel qu’il peut paniquer et se mettre à crier. Il a souvent besoin d’être sécurisé et accompagné dans ses déplacements ainsi que dans ses gestes au quotidien car, afin de complexifier un tableau déjà bien difficile à appréhender, il a également du mal à appréhender les objets de manière ferme.
Imaginez un grand gaillard d’1m95 avoir une peur panique d’une marche ou d’un trou dans la chaussée, être incapable d’attraper un petit verre ou de tenir correctement une fourchette. Un éléphant dans une petite boutique de porcelaine. En un mouvement tout tombe, lui avec. Et du haut de sa taille, il peut se faire très mal.
Malgré son agitation et son apparente impossibilité à exister de façon fixe, il peut à des moments se figer et dodeliner doucement de la tête. A ces moments-là, même s’il bouge lentement, il est « présent ».

Ayant carte blanche, j’ai choisi d’animer un atelier initiation à l’équitation avec une amie qui possède une écurie. Pour ces jeunes largement déficitaires, au physique et à l’image abîmés, sans les mots pour exprimer leur maux, j’ai choisi de privilégier les sorties, les activités extérieures. Chacun a sa place dans ce Monde, il faut juste un peu d’entrainement pour tout le monde.

Premier jour. Premier essai. J’appréhende. Les cinq jeunes de groupe sont assez excités. Une nouvelle sortie dans un lieu inconnu peut être perturbant quand on n’arrive pas à palper, à sentir, à vivre pour soi dans l’instant présent.
Nous sommes arrivés aux écuries. Nadia sort la première du véhicule. Puis Marie, puis Jo. Loic se dégage lentement de sa ceinture. Steven quand à lui, prends son temps, il aime être le dernier (c’est un peu le boss du groupe en somme).
Le temps de me retourner, Jo a disparu.
A cet instant, la panique doit se lire dans mes yeux. Le terrain est carrément accidenté. Nous sommes un peu perdus au milieu de nulle part… Mais où est il ?
Stef, la monitrice, me rejoint. Elle connait déjà les jeunes car elle est déjà venue passer un peu de temps avec moi sur le groupe. Direction le club house pour habiller et casquer tout le monde.
Je ressors. J’appelle Jo. J’ai peu d’espoir qu’il me réponde.
Je panique un peu plus.
Et s’il était tombé sans pouvoir se révéler.
Et s’il s’était fait mal…
Et s’il était perdu…
Et si…
Pas un bruit dans l’immensité des lieux. Pas de réponse à mon écho. Où est il ?

Stef m’appelle.
« Viens »

Je m’approche des box. Il y en a un d’ouvert.
A l’intérieur, Jo. Enlacé autour du cou d’un poney à poil long.
La tête enfouie dans le creux de la patte avant. Il caresse de ses longs doigts le pelage doux de l’animal. Celui ci ne semble, pour le moins du monde, gêné de ce grand humain collé à lui. Il entremêle ses doigts, sent l’odeur et la chaleur de la peau. Hormis ses doigts, il est immobile. Courbé comme un petit vieux pour épouser au mieux le corps de cet imposant animal tout poilu.
J’aperçois un sourire. Le premier depuis que je le connais.

Derrière moi, tout le groupe est là. Comme subjugué par le spectacle auquel nous en train d’assister. Même les plus malades de ces jeunes semblent émerveillés d’assister à ce moment aussi étonnant qu’extra-ordinaire.
Jo, non seulement, ne bouge pas, mais ne crie pas, n’a pas peur. Il est heureux.

Nous l’avons laissé là. Longtemps.
Il avait trouvé seul le chemin, le box et l’animal, juste pour être là. Dans l’instant. Bien.
Et c’était sa plus belle victoire.

Une réflexion sur “Jo

  1. Tellement de belles expériences comme celle-ci avec les animaux.
    Des fois, il semblerait que les animaux aient un mode de communication qui nous fait cruellement défaut lorsqu’il s’agit d’interagir avec certains humains.

    Tu as eu de la chance d’assister à une scène comme celle-ci.
    Encore que la fin de la journée quand il a fallut laisser les chevaux n’a pas dû forcément être facile…

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