Marie

Marie.
Marie a 15 ans. Son regard acier, je m’en souviendrai sûrement toute ma vie. C’est la raison pour laquelle je suis restée.
Je suis restée, plantée là au milieu de mon long couloir blanc, m’interrogeant sur la suite de ce qui allait devenir, finalement, ma carrière.

C’est une jeune fille toute maigre. Toute en jambe. Elle ne parle pas. Elle hurle.
Elle hurle quand ça va, quand cela ne va pas, quand il ne paraît rien y avoir.
Non seulement elle crie mais elle se frappe. Tout le temps. Pour un oui, pour un non, pour rien. Elle se frappe la tête. Avec les mains, avec les murs, les coins de table. Elle se frappe les hanches, avec les coudes surtout. Elle se pince. A s’en faire des bleus énormes.

Est ce qu’elle dit quelque chose ?
Est ce qu’elle souffre ?
Au départ, je n’y comprends rien. Je suis perdue. Je tente de parer des coups qui ne sont qu’inévitables. Son quotidien. Le mien.
Il m’aura fallu 4 ans pour comprendre… enfin pour croire que j’avais compris quelque chose.

Nous sommes jeudi. Il est 15h, heure de sa séance de packing.
Catherine, la psychologue du service, vient chercher Marie pour l’accompagner dans sa salle. Je leur emboîte le pas. Stéphanie, la psychomotricienne, également. Nous formons une drôle de file indienne dans ce couloir immense, une forte ressemblance avec les Daltons.
Marie connaît le chemin.

Elle crie.

Arrivée devant la porte de l’ascenseur, quelques secondes d’inattention… BAM. Elle se donne un violent coup de tête dans la porte.
Aucune de nous ne réagit. L’habitude sûrement.
Marie se dégage le bras fermement tenu par Catherine, rentre dans l’ascenseur, déplie ses longs doigts recroquevillés en permanence dans les paumes de ses mains et appuie sur le bouton. Elle nous regarde avec défi. Elle connaît le chemin.
Devant la porte, Marie est silencieuse.

Ses premières séances ont été plus qu’houleuses. Des cris, des coups… des cris, des coups… L’inconnu, l’inattendu.
Toutes ces violences quotidiennes, l’incompréhension de ce qui se passe, l’impossibilité et l’incapacité à se faire comprendre, tout explose chez elle.

Elle est là.
Devant cette porte.
Silencieuse.
Catherine ouvre. Devant nous un tapis épais. Deux grandes bassines. Cinq grandes serviettes. Une grande couverture de laine. Marie entre et se vautre sur le tapis. Elle sait.

L’étape la plus dure est de se déshabiller. Se mettre à nu. Enlever toutes les couches protectrices pour pouvoir en revêtir une nouvelle.
Ce moment est douloureux. Pour elle. Pour nous aussi. Nous sommes trois et pourtant nous ne faisons pas le poids. Marie semble se contenir mais malgré cela, elle se frappe violemment tout le corps. Elle claque toute partie visible en émettant des petits cris.
Je maintiens péniblement son bras droit collé à mon propre corps. Doucement Catherine, lui explique ce qu’elle fait : « je t’enlève une manche. » « Je vais te retirer ton pantalon. ». Son corps mince est couvert de bleus.
« Mais comment fait sa mère chaque jour ? »
Comment fait elle pour la déshabiller, pour la laver ?… A chaque vêtement enlevé, comme une impression de peau arrachée.

Une à une, Catherine trempe les serviettes dans l’eau fraîche. Puis elle enroule chaque membre de Marie. Assez serré, pour que la sensation de contention soit importante.
La sensation de froid doit forcément apaiser le mal qu’elle doit avoir. Ne serait ce que physique…

Supputation. Nous ne sommes pas elle. Nous ne sommes pas à l’intérieur d’elle.

A la fin, Marie est totalement enroulée dans les serviettes humides et fraîches. Nous reposons sur elle la grosse couverture en laine. Son corps va lentement se réchauffer. Il va complètement exister. Il existe déjà entièrement à ce moment là. Enveloppé dans ses draps humides et frais, ce corps meurtri, violenté est unifié. Les angoisses terribles qui la secouent chaque jour, chaque minute même, sont elles aussi contenues ? Nous ne le savons pas vraiment, nous espérons. Marie est calme. Catherine laisse un moment de silence puis d’une voix posée et bienveillante, explique, verbalise ce qui se passe. Elle écoute. « Malika est là. Elle est à ta droite… »

La séance dure 30 minutes. Catherine parle de la vie de Marie, de son frère Jean avec qui elle a un lien particulier, de sa maman, de sa vie à l’institution. Elle met des mots. Sur les maux aussi, sur notre frustration à ne parfois pas la comprendre, sur la souffrance.

Et celle de Marie est ce qui vous pète violemment à la gueule quand vous la croisez.

La demi-heure est passée. J’ai les jambes engourdies.
Je suis restée accroupie, prés de Marie. Lentement je la découvre. Elle gazouille.
Je ne l’avais jamais entendue.
Je n’avais jamais entendu sa vraie voix.
Devant elle, je reste perplexe. Attentive à ce son que peut être je n’entendrai plus jamais. Elle me sourit. Peut être que cela n’est pas à moi qu’elle sourit mais peut importe. Cette gamine que je vois se détruire depuis 3 ans, gazouille et me sourit.
Elle me rappelle soudain à la réalité…

Elle hurle. Il faut rapidement la vêtir et partir.
Ce jour là quelque chose a changé. Marie n’a plus jamais été la même.
Peut être que je raconterai…

————————————–

Ceci est le dernier article de cette série. A suivre la semaine prochaine : un texte plus engagé ou plus second degré publié sur le site Megaconnard.

2 réflexions sur “Marie

  1. Korz

    Très prenantes ces histoires tellement hors de notre quotidien, très bien retranscrites.
    A tel point que je me dis que jamais je ne pourrais faire ce que tu fais/as fait. Je pense que je me découragerais trop vite.

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  2. Walid

    C’est du travail que je suis tombé sur ton blog, un peu par hasard, je n’ai aucune idée de ce qui va suivre, je ne sais pas exactement quoi écrire mais à la lecture de ce texte, j’ai envie d’écrire quelque chose.

    Je n’aime pas les blogs, enfin si, mais plutôt non. Trop personnel, trop intimiste et trop ouvert pour sembler « vrai » et sincère. Entre ce qu’on est, ce qu’on veut être et ce que l’on pense être ça fait un peu trop d’univers différents mélangés pour le lecteur. Alors je râle, je critique je suis un « vieux » bougon de déjà plus d’un quart de siècle!!

    Alors je ne prévois pas de rester longtemps sur ton blog, un article pour me décourager et me remettre au boulot et je file! Mais un rire en entraînant un autre, parfois on se prend au jeux sans faire exprès! (On n’est qu’humain après tout!) On se demande si on ne t’a pas déjà croisé sur un de ces attrapes-célibataires.com, on rit on s’imagine te demander ce que tu fais dans la vie, et on rit.

    Puis on tombe sur le texte de Marie. Et là on se dit « Paf! Faux pas de ta part! Typiquement l’article pleins de sensiblerie, de procès d’intention à la faveur d’une profondeur superficielle qu’on se donne comme un genre au Lycée! Trois ligne et me revoilà sur le tri de mes emails!! »

    Mais c’est la première fois qu’un article me touche. AU delà du fond, la forme. Simple, digne, sincère et sans interprétation. Ce que tu vois, ce que tu ressens, les questions de ce que tu penses. Pas de métaphores mal placées, pas de conclusions métaphysiques rédhibitoires mais un style épuré.

    Ce qui compte c’est Marie. Pas Marie, la « Pauvre » petite nécessiteuse, ou encore le cobaye. Mais Marie. Et toi.

    Alors tu n’as pas 250 commentaires types « Oh! C’est magnifique, j’ai envie de pleurer, « pauvre » Marie, moi aussi etc. » Mais ton texte n’en a pas besoin et j’ai l’impression que toi non plus.

    Bref, euh, tout ça pour dire « Je retourne travailler » Mais je reviendrai, avec moins d’à priori et plus de plaisir. Bon courage et bonne suite!

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