Son(s) 2 : Mozart

(Toujours le même principe, on monte le volume à fond et on lit)

L’église est bondée aujourd’hui.
Elle ne l’a jamais autant été, il me semble. Qui plus est, un samedi. Il se joue un concert de musique classique. « A guichet fermé », affirme la femme d’un certain âge, accueillant les heureux propriétaires d’un laissez-passer.
Le Requiem de Mozart.
Son dernier chef-œuvre. Il ne l’aura d’ailleurs jamais entendu joué, car il est décédé alors qu’il n’en avait écrit que les deux tiers. Que l’on aime ou non, tout le monde en connaît au moins un morceau. Au final, il aura écrit sa plus belle et célèbre œuvre.
La salle se remplit. Prés de l’autel, les artistes s’installent. Ils sont cent cinquante : quatre-vingt musiciens, soixante-dix choristes.
Impressionnant.
Le travail a été dur. Des heures et des heures de répétitions vont enfin aboutir. Il est temps de jouer. La tension est palpable. Le chef d’orchestre adresse un sourire à son chœur et un signe de tête à ses musiciens. Il est temps.

Les violons démarrent. Suivis des hauts bois. La mélodie envahit lentement tout l’espace.
Des voix d’hommes.
Les imposantes Basses fendent et se fondent dans cette mélodie. Suivent les vibrant Ténors puis les Puissantes alti jusqu’aux voix célestes des Sopranes. l’Introit.

Des frissons.
L’harmonie est envoûtante. Les poils s’hérissent. Chaque cellule des corps vibre.
Mozart a écrit le divin. Même ceux qui ne croient pas, finiraient presque par y croire.

La soliste soprano, debout depuis le départ, semble concentrée. Elle trésaille. De son apparent calme transpire le trac.
Le Premier morceau solo. Son tout premier en public. Celui qu’elle a chanté et rechanté durant des mois. Elle doit être juste. Elle boue de l’intérieur. Des notes. La note.
Chercher sa voix. Placer la première note. Ne pas la rater.
Sa voix s’envole.
La première note est parfaite. La libération. Sa voix embrasse les voûtes, caresse les oreilles, raisonne dans la tête et fait gonfler les cœurs. La douceur même. On aperçoit une larme sur la joue d’une dame distinguée. La soliste se laisse emporter, même les notes les plus hautes semblent sortir d’elle avec la grâce et l’aisance de celles qu’elle admire tant.
Le chef d’orchestre adresse à sa soliste un signe de tête suivi d’un sourire.
Lorsque sa voix s’éteint, le chœur reprend le mouvement. Puissamment.

Une vague sonore immense balaye le présent. Personne ne bouge. L’immersion est totale.
Des frissons. Encore des frissons. Dans le bas des jambes. Dans le dos… Le souffle imposant des notes poussées, déposées dans les airs par ces cent cinquante musiciens, transporte. La musique prend à la gorge. Elle possède, elle saisit aux épaules comme si le réel, cet instant, prenait vraiment tout son sens. Une vérité.
On lit sur les visages : le silence subjugué. Certains, les yeux fermés, dodelinent lentement au rythme des vagues. D’autres d’un geste léger de la main, imitent les mouvements du chef d’orchestre. D’autres encore, sortent leur mouchoirs. Souvenirs heureux, ou bien, malheureux. L’émotion. Quelque chose de pur.
La douce violence de l’harmonie est si enveloppante, si saisissante qu’il ne laisse personne indifférent dans l’austérité et la pénombre de l’église.

Dernière note de musique.
Le silence.

Des applaudissement surgissent et raisonnent dans toute l’église.

J’ouvre les yeux. Je ne suis pas en train de rêver.
Une larme coule le long de ma joue. Les frissons, les sensations, je les ai vécu, ils m’ont fait vibrer aussi. Mais différemment.
Un homme au regard plein de concentration et de compassion me regarde, m’adresse un sourire. Il sait que je viens de me surpasser.
Je viens de faire pleurer une femme…
La soliste, c’était moi.

5 réflexions sur “Son(s) 2 : Mozart

  1. Korz

    Magnifique morceau. A mettre à côté de l’Ave Maria de Gounod pour être joué/chanté dans une église.

    Histoire vécue ou fantasmée ? 🙂

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    1. Korz

      Dans ce cas on peut aussi parler du Canon de Pachelbel ou du concerto pour violon de Tchaïkovsky (qui sert de support au film Le concert).

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