Le burn out n’est pas une maladie, madame Buzyn ?

Madame la Ministre Agnès Buzyn,

Puisque vous ne savez pas ce qu’est un burn out et le fait que ce soit une maladie professionnelle, pour vous, ne fait pas sens, je vais vous raconter une histoire.

Il y a quelques années j’étais éducatrice spécialisée. Je travaillais pour une association qui s’occupait de la réinsertion des personnes qui sortaient d’hôpital psychiatrique.

Oui je sais vous devez vous dire que j’avais du courage. Du mérite même. Au regard de l’état de la psychiatrie en France, vous devriez avoir honte, si je peux me permettre, de laisser 2 soignants pour 50 patients par étage (oui oui j’ai assisté et fait comme j’ai pu dans des conditions déplorables tant humainement que professionnellement) mais je digresse, reprenons le fil de notre burn out.

Mon travail consistait à suivre sur le plan social des personnes souffrant de troubles psychiatriques plus ou moins stabilisés pour leur permettre de reprendre par un bout, le fil de leur vie. Je faisais des visites à domicile, j’aidais à faire les courses, les repas. J’aidais pour les démarches administratives.

La folie au quotidien, c’est fatigant, vous savez (non, vous ne savez probablement pas, vous ne m’en voudrez pas de cette familiarité). Je suis sure que malgré vos ignorances, vous êtes capable de comprendre et d’entendre l’usure du personnel de santé mentale.

Malheureusement les fous ne sont pas toujours du côté que l’on croit. Cette phrase n’est pas de moi mais d’un psychiatre avec qui je travaillais. En effet, il avait raison. Ma supérieure de l’époque était ravie que je gère les « dossiers » les plus compliqués (entendre par là, les patients les moins stabilisés mais qui n’avaient plus de place en hôpital) mais moins ravie pour une raison que j’ignore : elle a donc mis en place toute une série d’actes pour me surveiller. Logiciel espion sur mon ordinateur pour monitorer mon activité. Si j’arrivais plus d’une minute en retard sur la badgeuse, elle m’enlevait 15 min sur mon salaire. En revanche si je restais plus tard pour m’occuper d’un patient qui allait mal… pas de compensation ou de récupération. Elle a changé mes horaires pour que je sois seule en charge du service soit le matin soit le soir soit entre midi et deux. Elle m’engueulait dans l’accueil pour un oui ou pour un non devant les patients : une fois elle s’en est pris à moi parce que j’avais pas rangé dans la bonne panière un trousseau de clé (avec une étiquette tout de même indiquant l’adresse). Tellement qu’un patient lui a demandé si elle allait bien et si elle voulait pas un calmant… venant d’un schizophrène qui avait horreur de prendre son traitement. Avouez c’est cocasse.

Si vous ne savez pas non plus comment s’appelle le comportement particulièrement agressif de mon ancienne chef, ça s’appelle du harcèlement.

Et puis un jour, je suis partie en vacances. Une semaine. A mon retour, elle avait décidé unilatéralement de me décharger de tous mes dossiers (dont certains, cela faisait plus de 3 ans de suivi… autant vous dire que c’est long et important comme relation thérapeutique) et de me donner de nouveaux dossiers. Mes patients avaient été avertis pendant mon absence que maintenant je ne m’occupais plus d’eux. Toujours pareil si vous ne savez pas comment cela s’appelle, c’est de la violence institutionnelle.

A mon retour, j’ai du gérer les plus perturbés qui pensaient être punis et qui ne comprenaient pas pourquoi on les privait de leur educ avec qui ça se passait bien. Certains m’ont même demandé pourquoi je les avais jetés… situation terrible pour moi qui vivais exactement la même chose de mon coté. J’étais punie. Mais je ne savais pas de quoi.

Parlons maintenant de M. V.

Monsieur V est un de mes patients depuis presque 4 ans. C’est un monsieur qui présente des troubles schizophréniques et qui, pour faire taire les voix, boit de l’alcool. Beaucoup. Souvent. C’est un monsieur qui reconnait son alcoolisme mais pas du tout sa maladie psychiatrique. Ca fait 4 ans qu’on travaille ensemble avec ses psychiatres et son psychologue pour lui faire accepter ses maladies. Et les traitements qui vont l’aider à faire taire les voix.

Monsieur V m’aime bien. Il dit que j’ai l’âge de sa fille et que je ne suis pas chiante comme les autres à vouloir lui parler de maladie, et surtout je l’ai sorti d’un tas de merdes financières. Alors il est reconnaissant. Il sait que je suis qqn en qui il peut avoir confiance. Néanmoins le travail de mes collègues suit son cours et Monsieur V commence à accepter l’idée qu’il est plus qu’alcoolique. Ces derniers temps, il est très déprimé mais comme à son habitude, il est présent à tous ses rendez vous. Toujours à l’heure.

La semaine suivant mon retour, le psychologue s’inquiète : monsieur V n’est pas venu à son rdv et ne répond pas au téléphone. Monsieur V n’est plus mon patient mais comme sa nouvelle référente est en congés, on me demande de passer chez lui. C’est la 1ère fois en 4 ans qu’il ne se présente pas.

Arrivée devant la porte, je frappe. Personne. J’annonce que je suis là, que j’aimerai lui parler. Que je suis navrée de ne pas avoir pu lui parler avant. J’annonce également que je vais entrer dans l’appartement… c’était sans compter que j’avais oublié les clefs… j’insiste un peu. Rien n’y fait. Je n’entends rien de l’autre côté. C’est bizarre il est 10h il devrait être là.

Je retourne donc au bureau, j’informe mes collègues, je manque presque d’oublier encore une fois les clefs (décidément j’ai un souci avec, hein) et me voila repartie.

Devant la porte, je réinsiste. J’explique que je vais entrer. Je lui dis que je suis désolée et que je veux vraiment lui parler. Je passe la clé dans la serrure. Je la tourne. Clic. La porte s’entrouvre…

Et là devant moi l’horreur. Du sang et du vomi partout. Une odeur effroyable. Monsieur V est étendu entre le sol et son lit. Monsieur V est mort.

On apprendra à l’autopsie, qu’il y a eu l’alcoolisation de trop. Une de ses varices œsophagiennes a éclaté et a entrainé sa mort.

Je referme la porte et me met à pleurer très fortement en m’asseyant (écroulant plutôt) par terre.

Après c’est un peu flou dans ma tête. Tout ce que je me souviens, c’est qu’il a fallu nettoyer. Gérer ses papiers. Prévenir sa famille. Rencontrer sa fille, lui parler de son père avec qui elle n’avait plus de relation depuis 15 ans.

La maladie psychiatrique isole, madame la ministre. Tellement.

Et puis il y a eu la crémation.

Le soir je suis rentrée chez moi. Exténuée.

Les relations toxiques avec ma chef. La culpabilité de ne pas avoir pu sauver monsieur V. Les images de son corps. La colère aussi.

Je me suis couchée.

Quand le réveil a sonné le lendemain, impossible de me lever. J’étais paralysée. Physiquement mon corps ne me répondait plus. Le seul truc que j’arrivais à faire c’était pleurer. Tellement fort.

Mon compagnon de l’époque a eu vraiment peur. Il a appelé mon médecin traitant (vous voyez je suis bien le protocole) et je suis allée au rdv. J’ai raconté toute cette histoire. Celle que je vous raconte maintenant. Il m’a arrêté 1 mois et m’a mis sous anxiolytique avec obligation d’aller voir un psy : j’étais en BURN OUT.

Cela ne s’arrête pas là. Parce que bon hein, le burn out, c’est bien joli mais ce n’est qu’un seul médecin qui me dit cela.

Comme souligné en préambule, mon ancienne supérieure pratiquait le harcèlement et plutôt bien.

Comme je ne me suis pas présentée à mon travail et que je n’ai pas averti par téléphone de mon absence et de mon arrêt (honnêtement j’en étais pas capable et le salarié n’a pas obligation de le faire tant qu’il a un arrêt envoyé dans les temps), à la réception de mon arrêt, elle m’a envoyé un médecin, dans la foulée, d’un cabinet privé de contrôle. Elle voulait contrôler que j’étais bien chez moi et pas en train de faire un caprice (oui oui elle m’a tenu ce propos).

Premier contrôle au bout d’une semaine d’arrêt. Burn out confirmé, arrêt confirmé. Puis vint le second une semaine plus tard. Burn out confirmé, arrêt confirmé.

Puis un troisième… il ne me restait qu’une semaine d’arrêt. J’étais persécutée, rongée par l’angoisse et encore très déprimée. Je souffrais d’une grave dépression liée à mon travail.

Un burn out.

Ce troisième médecin a non seulement confirmé lui aussi le diagnostique mais a demandé à mon médecin traitant un prolongement de 2 mois et a signalé à la sécurité sociale, ma situation. Parce que Burn out est un terme précis qu’il ne faut pas déclarer à la légère.

Vous voyez, Madame la Ministre, avec tout le respect que je dois à votre fonction, je vais arrêter là mon histoire.

Laissez moi vous remettre en mémoire les propos que vous avez tenus : le burn-out « n’est pas une maladie », « C’est dur de décider que c’est une maladie professionnelle »

Ici > http://bit.ly/2yGqgX0

Ces propos me sont intolérables. Et le sont pour des milliers de malades qui subissent de plein fouet, le stress et la détresse au travail. Qui en meurent pour certains…

Votre manque d’humanité ne mérite que du mépris et vous devriez faire un benchmark exhaustif du sujet avant de parler.

Vous pouvez prendre mon témoignage comme point de démarrage pour savoir ce qu’est un burn out.

Des excuses seront appréciables. Après tout, vous ne pouvez pas tout savoir.

Une réflexion sur “Le burn out n’est pas une maladie, madame Buzyn ?

  1. Je te suis des mois sur insta… et je n’ai jamais osé venir sur ton blog…
    Par appréhension ?
    Parce que tes stories me parlaient … mais je ne savais pas pourquoi.

    D’une certaine manière à 24 ans. une depression qui m’a emmenée jusqu’à l’acte…

    Je me soigne mais c’est dur violent car je dois attendre des réponses… des grandes autorités. Pour continuer mon projet de vie.

    Courage à Toi & tu n’es pas responsable du décès de Monsieur V il n’a sans doute pas supporté que ce ne soit plus toi qui s’occupe de lui…
    Mais vous n’y êtes pour rien. Je t’embrasse fort

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